lundi 10 février 2014

Téléphonie et tumeurs : publication de l'étude du Pr. Hardell

Publication de l'étude du Pr. Hardell (septembre 2013)

Le scientifique Lennart Hardell travaille depuis plusieurs années sur l'association entre l'apparition de certains cancers et l'exposition aux ondes électromagnétiques ; à ce titre, il faisait partie du groupe d'experts mis en place par le CIRC (Centre International de Recherche sur le Cancer), qui a classé en 2011 les radiofréquences comme cancérogènes possibles (catégorie 2B). La revue spécialisée International Journal of Oncology a publié en septembre 2013 les résultats d'une étude cas-témoins de grande envergure menée par son équipe sur l'apparition de tumeurs malignes du cerveau chez les utilisateurs de téléphones mobiles et sans fil (texte intégral en anglais accessible par le lien en bas de page).

Le principal objectif de cette étude était d'approfondir la connaissance des risques occasionnés par l'exposition à long terme, la question demeurant toujours ouverte en raison de l'insuffisance de recul. Ici, ont été pour la première fois évalués les effets d'un usage de la téléphonie remontant jusqu'à vingt-cinq ans, la population concernée étant originaire de Suède, pays pionnier dans l'utilisation de ces technologies. D'autres points critiques émergeant de travaux antérieurs ont été pris en compte, notamment le nombre de cas recrutés et les critères d'inclusion, le type histologique des tumeurs, le lien entre latéralité de la tumeur et usage habituel, ou encore la prise en compte du l'usage du téléphone sans fil.

Le principe d'une étude cas-témoins est de comparer le niveau d'exposition passé d'une population de malades à celui de "témoins", sujets indemnes recrutés sur leurs caractéristiques d'age, de sexe, d'origine géographique, se rapprochant de celles du groupe de malades. 593 malades, encore vivants et âgés de 18 à 75 ans au moment de l'étude (âge moyen : 52 ans), diagnostiqués entre 2007 et 2009, et 1368 témoins appariés ont été inclus dans l'étude. 

La reconstitution de l'historique de l'exposition s'est faite sur la base de questionnaires standardisés, ainsi que sur différents moyens de recoupement disponibles (par exemple le préfixe permettant de différencier l'usage des technologies digitale ou numérique). Ont été pris en compte à la fois le temps de latence (via le nombre d'années écoulées depuis le début de l'usage du téléphone mobile) et le nombre total d'heures d'utilisation estimé. Les sujets n'utilisant pas ou depuis moins d'un an un téléphone mobile ou sans fil, ou cumulant moins de 39 heures d'utilisation, ont été considérés comme non-exposés. Les classes de sujets les plus exposés correspondaient à une période d'exposition supérieure à 25 ans et un nombre total d'heures d'utilisation au delà de 2376 heures. Le questionnaire a aussi détaillé les antécédents familiaux et professionnels ou l'exposition à d'autres agents ou substances.

Les résultats confirment et précisent l'association entre utilisation de téléphones mobiles et sans fil et appartion de tumeurs cérébrales malignes, en premier lieu de gliomes. Le niveau de risque apparait significativement augmenté, à des degrés divers selon le type de tumeur, la période et la durée totale d'utilisation, et la technologie employée. L'utilisation de téléphones mobiles analogiques est globalement associée à une augmentation de 80% du risque de tumeur, et triple ce niveau de risque au delà de 25 années d'utilisation ; celle de téléphones mobiles digitaux 2G augmente le risque de 60% et double le niveau de risque après 15 ans ; celle du téléphone sans fil de 70%, et le multiplie par 2 au delà de 15 ans. Tous types d'appareils digitaux confondus, l'incidence des cancers suit une courbe en deux phases, le risque étant accru de 80 % entre 1 et 5 ans, décroissant pour les 10 années suivantes, avant d'être doublé après 15 ans. Pour les auteurs, cette cinétique d'apparition suggère que l'exposition aux ondes électromagnétiques aurait un effet double vis à vis de l'apparition des tumeurs : un effet initiateur, précoce, et un effet promoteur, tardif, absent lors de l'exposition aux ondes émises par les appareils analogiques. Enfin les tumeurs sont situées significativement plus souvent du côté où l'utilisateur place son appareil, et plus fréquemment au niveau ou au dessus du lobe temporal.

Cette étude, solide d'un point de vue épidémiologique, présente les limitantes habituelles : d'une part, les périodes de latence limitées à dix ans pour les technologies les plus récentes (3G), quinze à vingt ans pour la 2G (l'utilisation du GSM remontant au début des années 1990), et le faible nombre de cas et de témoins ayant plus de 25 ans d'utilisation pour le sans fil ; d'autre part, les difficultés à reconstituer précisément l'historique de l'exposition, les auteurs n'ayant pas eu recours aux données des compagnies de téléphonie car le souvenir de l'identité successive des opérateurs tel qu'il apparaissait dans les réponses aux questionnaires n'a pas été jugé fiable. A l'inverse, certains éléments en soulignent la robustesse, comme le pourcentage élevé de cas conformes aux critères d'inclusion : notamment la confirmation par analyse histologique (nature des tumeurs) et imagerie (latéralité), disponible presque systématiquement parmi les cas ayant répondu favorablement, la prise en compte de l'utilisation du téléphone sans fil (DECT) comme facteur d'exposition (les travaux antérieurs en ayant de facto affecté les utilisateurs au groupe des non exposés), l'exploration de certains biais possibles (nombre de contacts nécessaires par les enquêteurs, biais de remémoration, non inclusion des sujets décédés).

Au final, ces résultats vont dans le sens à la fois de plusieurs travaux antérieurs, comme l'étude Interphone, avec des progrès sur certains points méthodologiques critiques, et du classement en cancérogènes possibles par le CIRC. Les effets de l'exposition à long terme aux technologies les plus récentes doivent encore être explorés.